![]()
|
« Pour un accueil respectueux de la parole de l’enfant » Intervention
de Jacques Trémintin Educateur
à l’Aide Sociale à l’Enfance à l’Assemblée Générale du Collectif JAMAC le 30 août 2003 |
|
Ce document est la
transcription d’une intervention de Jacques Trémintin et du débat
qui a suivi à l’Assemblée Générale d’août 2003 du Collectif
JAMAC. Sont abordés les
problèmes posés par la confrontation à la parole de l’enfant et le
manque cruel d’accompagnement de cette parole par des personnels formés.
Jacques Trémintin est assistant socio-éducatif dans un service de
l’aide sociale à l’enfance. Il participe aux revues « Lien
Social » et « Le Journal du Droit des Jeunes ». Il a
notamment écrit dans « Le Journal du Droit des Jeunes » n°208
d’octobre 2001 l’article intitulé : « Pour un
accueil respectueux de la parole de l’enfant » dont la Lettre
aux Adhérents n°14 présente des extraits, et il a fait dans «Lien
Social » n°628 de juillet 2002 une présentation du livre de
Florence RAULT et Paul BENSUSSAN « La dictature de l’émotion,
la protection de l’enfant et ses dérives », que nous avons
reproduit dans la Lettre aux Adhérents n°16. L’intervention
de Jacques Trémintin a donné lieu à un article dans le numéro 678 de
la revue « Lien Social ». Nous remercions
ici Jacques Trémintin d’avoir accepté notre invitation, ainsi que Maître
Anne Dissler qui est intervenue de la salle.
Le Collectif JAMAC |
J’exerce le métier d’éducateur dans un service qui s’appelle l’Aide Sociale à l’Enfance. En général, personne ne connaît l’Aide Sociale à l’Enfance, sauf quand on précise que c’est l’ancienne DASS, ou encore l’ancienne Assistance Publique. Là, tout le monde en a entendu parler, puisque même dans les fictions ou les films on parle encore de ces administrations qui ont pourtant été remplacées par l’Aide Sociale à l’Enfance depuis 1964. Mon travail consiste à intervenir auprès des enfants de la naissance jusqu’à 18 ans et même au-delà. Depuis une dizaine d’années, nous avons été confrontés à un certain nombre de situations de maltraitance ou d’abus sexuels envers des enfants que nous prenons en charge. Nous sommes amenés à gérer ces situations en recueillant le témoignage de l’enfant, et en signalant au procureur de la république. S’il y a vraiment une situation de danger, l’enfant peut nous être confié, à charge pour nous de trouver un endroit où l’accueillir. Notre travail ensuite consiste aussi à retisser les liens progressivement avec la famille. C’est vrai que mon entrée par rapport à cette situation sera du côté de la protection de l’enfant. Pour autant, je me retrouve face à l’association JAMAC, dont j’ai fait connaissance il y a quelques temps qui se place sur un autre angle. Mais, je crois que nous pouvons avoir des convergences dans nos approches mêmes si elles ne sont pas identiques.
Avant de vous faire mon intervention, je vais vous proposer comme introduction une situation que j’ai vécue, il y a de cela quelques années.
Je m’occupais alors d’une adolescente de 15 ans que nous avions fait accueillir dans un foyer socio-éducatif, parce qu’elle avait adopté des comportements extrêmement difficiles. Dans ce foyer, elle a évoqué auprès d’une de ses copines être victime d’un certain nombre de comportements douteux de la part de son père, qui lui faisait essayer des soutiens-gorge, qui se masturbait même devant elle dans la salle de bain. Les enfants, quand ils font des révélations, ils ne le font pas forcément directement, c’est par petits bouts. La copine n’a pas pu garder ça pour elle, elle en a parlé à l’éducateur, qui en a parlé à l’équipe. L’établissement a ensuite fait un signalement. J’en ai été informé parallèlement. Les parents ont été entendus par la gendarmerie pendant 24 heures. Le père est resté un peu plus longtemps. Il n’a rien reconnu. Puis l’affaire s’est terminée par un classement sans suite, comme ça arrive malheureusement trop souvent, parce que c’était la parole de l’enfant contre la parole du père. Moi, j’avais une relation très très forte avec la famille que je suivais depuis pas mal de temps. Aussitôt sorti de la garde à vue, le couple m’appelle. Je suis allé les rencontrer. D’emblée je leur ai dit : « moi, je ne suis pas juge, je ne suis pas enquêteur, je ne suis pas là pour vérifier si votre fille a dit vrai ou pas, je suis là pour l’accompagner. Si elle n’a pas dit vrai, il y a de toute façon un problème, parce que le fait qu’elle ait évoqué cette situation montre qu’il y a une difficulté quelque part. » Le père a accepté d’aller voir un psychologue, la mère de son côté, aussi. Cette dame a fini par révéler qu’elle-même, quand elle avait l’âge de sa fille, avait été abusée sexuellement, mais qu’à l’époque, quand elle en avait parlé, on l’avait traitée de menteuse. Et à ce moment là, un doute m’est venu : la gamine a-t-elle dit la vérité ? Ou bien était-elle celle qui devait libérer ce secret de famille qui faisait que sa mère avait été violée plusieurs fois par son propre père mais n’avait jamais pu en parler. Y a-t-il eu effectivement des choses qui se sont passées avec son père ou est ce qu’elle a voulu ou pas, qu’un secret soit libéré ?
Son père est mort depuis d’un cancer. Cette jeune fille que j’ai revue, a maintenant 24 ans, elle a un petit garçon. Elle affirme aujourd’hui qu’elle a menti. Voilà. Je vous livre ça texto, je ne connais pas la vérité et je crois que personne ne saura jamais ce qui s’est véritablement passé, si ce monsieur a eu ou pas des comportements par rapport à sa fille ou si c’était l’occasion ou jamais pour cette adolescente de libérer sa mère de ce secret très lourd qui pesait sur ses épaules.
Toujours est-il qu’à partir de ce moment là j’ai commencé à être un petit peu torturé par la question. Aujourd’hui je reste souvent partagé par le doute, et m’interroge pour savoir comment faire pour essayer d’y voir plus clair ?
C’est justement l’objet de l’intervention que je vous ai préparée.
|
Pour un recueil respectueux de la parole de l’enfant |
Un
petit garçon est retrouvé couvert de brûlures de cigarettes.
L’enfant déclare qu’il a été ballonné avec du sparadrap et que
sa mère lui tenait les mains pendant que son père le punissait en lui brûlant
le corps avec le bout de cigarettes allumées. Le juge des enfants refusera de
voir là le résultat de mauvais traitements. Son argumentation ?
« Ce n’est pas de la maltraitance puisque c’est un acte isolé ».
Quant à l’éducateur qui exerçait une mesure d’AEMO, il affirmera :
« on connaît bien la famille,
elle n’est pas capable d’avoir fait cela ». Il faudra la preuve
de photos apportées au magistrat, pour démontrer qu’il ne s’agit pas
d’une crise d’eczéma comme le prétendent les parents.
Ce
récit terrible ne date pas « d’avant », de l’époque où
l’on se contentait d’affirmer que les enfants mentaient beaucoup, quand il
se plaignait de recevoir des coups. Non, il a été rapporté par Geneviève
Favre-Lanfray, docteur en droit et administrateur ad’hoc, lors des récentes
journées d’Anthéa en mai 2003.
Le
19 mai 1998, Vincent Cottalorda, instituteur de son état, est interpellé par
les gendarmes et mis en examen pour des faits de violence physique et
d’agression sexuelle sur plusieurs enfants. Il est interdit de séjour dans
son département. Le juge d’instruction saisi prend finalement une
ordonnance de non-lieu, le 27 mars 2000, en s’appuyant notamment sur
l’expertise qui décrit le témoignage d’un des jeunes témoins comme
« rocambolesque » :
« sur un plan strictement médico-légal
l’abondance des violences physiques dénoncées par certains enfants
contrastaient avec l’absence de toute constatation légale » et
« sur le plan psychologique, il existait une réunion de plusieurs
enfants dont le champ de perception sexuelle était perturbé par des
comportements familiaux et que le milieu délétère semblait être situé
plus au niveau familial ou environnemental qu’au niveau scolaire. »
Ces
deux exemples semblent diamétralement opposés.
Le
premier montre qu’il existe encore des circonstances où l’enfant n’est
pas cru quand il révèle être victime de maltraitance.
Le
second montre que sa parole peut être parfois prise au pied de la lettre,
quand il se plaint, sans précaution aucune, provoquant la mise en accusation
d’un adulte innocent.
En
réalité, ces deux situations partagent en commun le manque de discernement
des professionnels tant médico-sociaux que judiciaires : entre la
persistance d’une certaine forme de déni et la trop grande précipitation,
la souffrance de l’enfant n’a pas été prise en compte à sa juste
mesure. Le résultat obtenu, c’est une victimisation secondaire : dans
le premier cas, un enfant déjà martyrisé a subi les affres du doute et
l’incrédulité de ceux qui étaient censés le protéger. Dans le second
cas, un adulte a subi injustement l’infamie et le soupçon.
L’enfant qui parle ... ou qui ne parle pas
Certaines
études font état de 50 à 80% de victimes qui ne révèlent jamais ce
qu’elles ont subi. Le poids du
passé pèse encore sans doute beaucoup. Pendant très longtemps, les
agressions que subissaient les enfants au sein des familles ont été banalisées,
voire niées, le récit qui en était fait étant considéré comme pur
mensonge. La prise de conscience qui a émergé dans les années 1980 a
provoqué une mobilisation des média et des milieux professionnels. La loi de
1989 a pénalisé la non-dénonciation de mauvais traitements à mineur de
moins de 15 ans, les dispositifs de prévention et de protection se sont affinés,
les condamnations en justice se sont multipliées. On ose croire (sinon espérer)
que les cas d’aveuglement quant à la maltraitance des mineurs se fassent
toujours de plus en plus rares.
Pour
ce qui est des accusations non fondées en direction d’adultes qui, après
enquête, s’avèrent judiriquement non coupables, on ne dispose pas de
statistiques globales. Seuls existent les chiffres proposés en 2002, par la Fédération
des autonomes de solidarité. Cette association
qui regroupe 718.000 adhérents parmi les personnels de l'enseignement
public et laïc, aide les professionnels qui sont confrontés aux aléas de la
vie professionnelle ou privée. Entre 1996-1997 et 2002, 566 dossiers lui ont
été transmis concernant des affaires de mœurs. 271 d’entre eux n’étaient
pas encore clos au moment où ces éléments ont été rendus publics. Parmi
les 295 qui l’avaient été, 79 avait donné lieu à condamnation, 3 à un
suicide, 168 avaient été classés sans suite et 45 s’étaient traduits par
une relaxe. On peut faire dire aux chiffres tout ce que l’on veut.
Ce
n’est pas parce que sur les 295 dossiers clos, 73% n’ont donné lieu à
aucune condamnation judiciaire, que cela signifie forcément que les personnes
mises en cause étaient forcément innocentes. On connaît trop ces situations
d’agression sexuelle où, faute de preuve ou parce que la parole de
l’enfant s’oppose à la parole de l’adulte ou encore parce que la petite
victime a fini par se rétracter, la justice ne peut pas trancher.
Néanmoins,
on conviendra qu’il y a, au moins, de quoi s’interroger. Que les adultes
responsables d’atteintes inacceptables portées aux enfants soient
poursuivis, stigmatisés et condamnés ne fera pleurer dans aucune chaumière.
Mais quid des mises en cause qui se sont avérées erronée ? Peut-on se
contenter de les comptabiliser dans les pertes et profits ? Ou encore
affirmer : « signalons,
signalons, Dieu reconnaîtra les siens » ?
Les écueils au recueil respectueux de la parole de l’enfant
(1)
La
question qui se pose est bien de savoir si l’on dispose ou non des moyens
pour essayer d’objectiver un tant soit peu les données livrées par un
enfant qui fait une révélation.
On
connaît plusieurs des biais qui peuvent contribuer à rendre ce recueil délicat.
Le
premier d’entre eux tient dans la particularité même de l’enfance. L’être
humain n’atteint sa pleine maturité que très tardivement. La longue période
de l’enfance est marquée par des traits particuliers qu’on ne peut
ignorer quand on a affaire à un jeune public. L’enfant n’a pas toujours
confiance et peut se montrer réticent vis à vis d’un adulte qu’il ne
connaît pas. Cela peut gêner sa communication. Ses capacités linguistiques
sont en outre, selon son âge, limitées. Il n’a pas vraiment l’habitude
de demander à l’adulte de reformuler ce qu’il n’a pas compris. Il
pourra répondre oui ou non à une question posée en des termes non adaptés
à son âge, sans que cela corresponde vraiment à ce qu’il pense.
Autre
élément : sa mémoire est moins apte à gérer et à hiérarchiser à
la fois les informations récentes et celles qui sont plus anciennes. Cette mémoire
fonctionne plus encore que chez l’adulte, sur une logique de scénario :
remémorer un événement revient à reconstituer un tout à partir d’éléments
épars, selon une idée que l’on se fait dans le présent de ce qui a du se
dérouler dans le passé.
Autre
caractéristique importante : l’enfant est en position de dépendance
à l’égard de l’adulte. Il peut être spontanément amené à se
conformer à ce qu’il imagine être le désir de celui-ci et lui confirmer
ce qu’il sent qu’il veut qu’il dise.
Enfin,
sa suggestibilité est forte : tout propos inducteur peut contaminer définitivement
son récit.
Ces
limites cognitives et linguistiques que nous venons de souligner ne sont pas
évoquées ici pour décrédibiliser la parole de l’enfant, mais pour
souligner l’importance pour l’adulte d’adopter des attitudes appropriées :
si sa bienveillance ainsi que sa profonde humanité sont indispensables, sa
capacité d’observation et d’écoute attentives ainsi que sa proximité de
l’univers et du mode de fonctionnement de l’enfant le sont tout autant.
Ces
comportements requis chez l’intervenant constituent le second biais auquel
il faut porter une attention toute particulière : il doit faire preuve
à la fois d’une grande ouverture d’esprit et de beaucoup de disponibilité.
Il doit envisager toutes les hypothèses possibles en ne privilégiant
d’emblée aucune : ni celle d’un abus, ni celle d’un malentendu,
d’une fabulation ou d’un mensonge (même si cette dernière possibilité
représente un très faible pourcentage de probabilité).
Cela
demande une solide formation, une supervision et un équilibre personnel
indispensable.
Plusieurs
aspects viennent déstabiliser les capacités d’évaluation.
La
dimension affective joue, en la matière, un rôle essentiel. Il n’est pas
évident de gérer les difficultés d’ordre émotionnel qui peuvent
assaillir l’intervenant confronté à l’horreur d’un enfant maltraité.
La nécessité d’une stricte neutralité s’impose (qui n’interdit pas
pour autant l’empathie, bien au contraire) : l’enfant victime capte
très facilement chez son interlocuteur les moindre attitudes de gène,
d’angoisse, de rejet, de doute, de dégoût ou de désintérêt. Il
n’est pas forcément plus facile de se décontaminer par rapport aux préjugés
ou aux idées reçues qui sont particulièrement prégnant sur ces sujets
particulièrement douloureux. La plupart des adultes que nous sommes avons
tendance à croire à ce que nous voulons ou à ce que nous avons besoin de
croire. Plus nous adhérons à une théorie explicative, plus nous nous y
attachons de façon indélébile. Et pourtant, la seule attitude
professionnelle véritablement respectueuse de la parole de l’enfant
consiste à essayer de comprendre le point de vue de la victime, plutôt que
de vouloir à tout prix imposer face à son vécu, le schéma explicatif dont
on est convaincu. Chaque enfant réagit
à sa façon, en fonction de ses propres mécanismes de défense, de ses
ressources personnelles, de ses émotions et de ses sentiments : entre
celui qui se renferme sur lui-même et celui qui raconte ce qui s’est passé
exactement, en livrant tous les détails, il y a toute une palette de
situations possibles, y compris des récits qui ont pu subir des déformations
liées à des confusions, des symbolisations, des contaminations, voire dans
des cas assez exceptionnels, des mensonges. La difficulté tient pour beaucoup
dans le fait que dans ce genre de situation, malheureusement, tout est
possible. L’aspect en apparence peu crédible de ce qui est relaté n’est
pas suffisant pour conclure qu’il est peu probable que cela aie eu lieu.
L’analyse de crédibilité
L’intense
stress émotionnel subi au cours de l’abus réduit fortement l’accès à
la réalité du vécu par le biais d’une pensée structurée et surtout
disponible. Ce n’est pas parce que l’enfant ne dit rien qu’il n’a rien
à dire. Il peut le dire d’une toute autre façon. C’est le rôle joué
par les symptômes, véritable système de vigilance psychique mis en place
comme autant de stratégies de survie.
Toutefois,
nombre de ces signes de mal-être ne sont pas spécifiques à une situation
d’abus. Ils peuvent se produire en présence de bien d’autres
circonstances. Ainsi, des fugues, des conduites régressives, du repli sur
soi, des troubles du sommeil, des troubles de la concentration de la mémoire
ou du fonctionnement intellectuel qui ne constituent pas un signal
particulier. Il en va de même pour les jeux sexuels spontanés. Ainsi, une étude
a démontré que sur une population de 200 enfants non abusés, 50% de l’échantillon
ont adopté des comportements sur des poupées sexuées qui pourraient faire
croire à un abus antérieur. La prudence est donc de rigueur.
La
recherche de critère fiables et rationnels pour analyser la parole de
l’enfant a permis la mise au point d’une méthode appelée « Statement
Validity Analysis ».
D’origine
nord-américaine, elle est utilisée en Belgique par « Parole d’enfants » (1) au cours des
expertises de crédibilité que lui confie la justice. Cette association, bien
connue du public français, pour les colloques qu’elle propose (2),
a animé une session de
formation à cette technique (3). Elle ne constitue pas une panacée, ni un détecteur
de mensonge. Elle permet juste d’envisager la probabilité de la véracité
du récit recueilli. Elle comporte 19 critères construits à partir de la
conviction qui veut qu’un vécu véritable comporte des caractéristiques
différentes par rapport à un témoignage fabriqué (voir encadré).
Cette
grille s’attache tout particulièrement à des éléments que l’on trouve
rarement dans un récit construit artificiellement : la référence à
des complications inattendues (7), des détails inusités (8) ou périphériques
(9), des détails non compris, mais rapportés de façon exacte (10), mais
aussi des incidents extérieurs (11).
Autre
ressort : des facteurs qui pourraient apparaître au premier abord comme
preuves de non fiabilité constituent au contraire une preuve de haute crédibilité :
les corrections spontanées (14), les aveux de blanc de mémoire (15), les
doutes à propos de sa propre déclaration (16) n’apparaissent quasiment
jamais dans un récit fabriqué puisque son auteur cherche à lui donner la
forme la plus parfaite et la moins hésitante possible. Ici, ils montrent une
véritable authenticité, ce qui a été vécu ayant pu être mémorisé dans
une certaine confusion.
Des
circonstances particulières sont aussi rarement rapportées dans une
affabulation : la description précise des interactions (5), le rappel
des conversations tenues par l’abuseur (6), la référence à son propre état
psychologique (12) et à celui de l’abuseur (13) ou encore le fait
d’excuser celui-ci (18). Les caractéristiques générales du récit sont
aussi étudiées : sa cohérence globale (1), son déroulement spontané
(2), les détails en quantité suffisante qu’on y trouve (3), ainsi que son
enchâssement contextuel : le fait de le placer dans un contexte
spatio-temporel (4).
Selon
la méthode SVA, plus un récit répond à ces critères (avec un minimum de
8) plus il a de chance d’être crédible.
Encore
faut-il que l’entretien se fasse le plus proche possible du témoignage
initial et respecte des modalités du récit libre (l’enfant est invité à
parler sans être dirigé par des questions trop précises), le moins
inducteur possible (questions ouvertes et non suggestives) et respectueux de
son rythme (en excluant toute pression et contrainte)...
On mesure assez facilement l’exigence de qualification qu’implique
une telle approche.
Les
services de police et de gendarmerie ont spécialisé des intervenants en leur
apportant une formation adaptée.
Il
n’en va pas de même pour les travailleurs sociaux qui ont à gérer ce
genre de situation bien moins fréquemment.
Ne
serait-il pas judicieux de concevoir des cellules médico-sociales spécialisées
qui auraient pour fonction d’accueillir très rapidement les révélations
des enfants, permettant ainsi un accompagnement efficace et bien moins
traumatisant qu’il ne l’est parfois aujourd’hui.
Mais,
cela impliquerait , comme c’est le cas en Belgique, que la
judiciarisation ne soit pas la première étape après la révélation, mais
que les professionnels du social reprennent leur place, celle de l’évaluation
des difficultés et de l’orientation la plus adéquate.
Ce
n’est pas ce que prévoit le dispositif prévu par le législateur.
Jacques Trémintin
29 août 2003
(1)
« L’enfant
en questions –de la parole à l’épreuve du doute dans les allégations
d’abus sexuels » Yves-Hiram Haesevoets, De Boeck Université, 2000
(2)
« Parole
d’Enfants » : 107 rue de Reuilly 75012 Paris tel. : 0800
90 18 97. Email : parole@swing.be
(3)
« Mère
surinvestie et père démobilisé : connivence autour d’une absence »
novembre 2002, cf LS n°648
(4)
« L’investigation
psychosociale dans les situations de suspicion d’abus sexuels »
|
DÉBAT |
Question :
Si un signalement est fait au juge des enfants, est ce qu’il demande des
expertises, de l’enfant, de l’adulte, et est ce que ces experts nommés
ont connaissance du dossier avant l’expertise ?
Réponse de
Maître Dissler : Un signalement est fait d’abord non pas au juge des enfants, mais au
procureur de la république. Le procureur de la république ouvre une enquête
préliminaire et peut demander un examen de l’enfant par un expert
psychiatre. L’expert psychiatre a sommairement connaissance des termes du
signalement. Cette expertise si elle est faite immédiatement est ce qu’on
appelle une expertise sommaire, souvent verbale, ensuite retranscrite. Elle
est communiquée au parquet afin qu’il prenne ses réquisitions, soit de
poursuite immédiate, soit de désignation d’un magistrat instructeur s’il
y a un doute. À ce stade, l’expertise ne porte pas sur la crédibilité de
l’enfant. Le juge d’instruction peut désigner lui-même un expert, soit
directement, soit à la demande des parties à l’instruction.
J.T. : Les
services du procureur sont tellement débordés que la première chose qu’il
fait c’est de diligenter des forces de police ou de gendarmerie qui vont être
chargées de faire le tri. Elles vont aller interpeller le présumé coupable,
la personne supposée agresseur. Elles vont ensuite entendre l’enfant.
Depuis la loi de 1998, il est obligatoire de filmer et d’enregistrer sa déposition,
à condition que l’enfant aie donnée son accord. Il peut aussi être
accompagné par la personne de son choix. À la suite de cette procédure, les
enquêteurs envoient un relevé de conclusions, et le procureur va décider
soit de classer sans suite, soit de poursuivre la personne.
J’ai eu à suivre la situation d’une petite fille
dont la mère se prostituait et la faisait participer à ses ébats. Elle a été
entendue, son témoignage étant filmé. La mère et l’enfant n’habitant
pas au même endroit, la justice a mis un an à transmettre le dossier d’une
juridiction à l’autre. Elle a été convoquée chez un expert psychologue 1
an après. J’étais dans une colère monstre, 1 an pour faire 70 km !
L’idée, c’est quand même que l’expert ait accès à la cassette qui
enregistre la petite fille. Je n’ai pas eu à connaître d’intervention
d’expert psychiatre en amont. C’est souvent très très tard dans le cadre
de l’instruction.
J.T. :Vous
savez que le législateur français a décidé de faire une exception à la règle
de droit commun, en prolongeant les délais de prescription à compter
des 18 ans : 3 ans pour les délits (atteintes sexuelles), 10 ans pour les
crimes (viols). Il était question récemment, d’un projet de loi pour
annuler toute prescription en matière de maltraitance sur mineurs.
L’argument de l’exception par rapport à cette prescription, c’est de
permettre aux jeunes qui sont sous la coupe de l’abuseur, quand c’est un
parent, de pouvoir s’exprimer à un moment ou à un autre, quand ils sont
devenus autonomes. Des révélations tardives, il y en a eu une vague
importante aux Etats Unis. On a appelé cela le syndrome des faux souvenirs,
puisqu’un certain nombre de thérapeutes pas très ragoûtants, soit sous
hypnose, soit sous la forme d’interprétation de rêves, ont réussi à
faire émerger chez des adultes le souvenir d’abus commis par leurs parents
alors qu’ils étaient enfants, ce qu’il avaient complètement oublié. Le
fait de passer entre les mains d’un thérapeute a permis de faire émerger
ces faux souvenirs. Cela a beaucoup été contesté. Il y a eu une grande
vague de ces faux souvenirs, puis ça s’est un peu effondré.
Ceci
dit, je me suis occupé d’un ado, dont la maman était décédé, alors
qu’il avait 10 ans. Le papa l’avait confié pendant 15 jours à des gens
de la famille. Son oncle qui l’avait accueilli a abusé sexuellement de lui
pendant ce séjour. Ça se savait, mais personne ne disait rien. Quand j’ai
commencé mon intervention, l’enfant avait 15 ans, et il m’a révélé ça
tout d’un coup, 5 ans après, avec des détails extrêmement précis. J’ai
transmis le signalement, l’oncle a été interpellé, il abusait aussi de
son fils. Il a été jugé et
condamné.
Il
peut arriver qu’il y ait des délais importants entre les faits et la révélation,
mais je ne saurais pas répondre s’ il peut y avoir une modification
importante dans la mémoire. Je pense qu’un enfant qui a vécu des choses très
très traumatisantes, une agression sexuelle, peut l’enfouir au fond de sa mémoire,
et puis au contraire, ça peut rester tellement vivace qu’il peut s’en
souvenir comme si ça s’était passé la
veille. A un moment ou à un autre il peut s’autoriser à révéler et à
aller trouver quelqu’un, un magistrat ou un policier. Chaque situation est
unique. Ce n’est pas parce qu’il le révélera 10 ans après que ce sera
forcément moins crédible.
J.T. C’est
ce que j’évoquais en tout début de mon intervention. Une jeune fille qui désigne
son père, et où j’ai eu la conviction à un moment donné, qu’elle
voulait, en fait, crever un abcès, comme si c’était l’enfant-symptôme
qui voulait permettre à sa mère, enfin, de révéler ce qu’elle avait subi
dans son enfance. Ce n’est qu’une hypothèse, et ce qui est terrible,
c’est qu’on ne saura jamais.
En la matière, il faut rester extrêmement ouvert,
faire preuve d’une grande ouverture d’esprit.
Mais,
en même temps, il faut faire attention quand on oppose d’emblée de
l’incrédulité à la révélation de l’enfant : cela peut cacher un
aveuglement. Au moment d’une visite auprès d’une puéricultrice, une
petite fille dont je m’occupais, s’est mise à se déshabiller, et a déclaré en
désignant son sexe: « c’est comme papy qui joue ». Quand j’ai
appris ce qu’elle avait dit, j’ai été très méfiant. Je connaissais le
grand-père et j’avais sympathisé avec lui. Je n’étais pas très neutre. Je
cherchais des explications. J’étais en alliance avec lui parce que je ne
voulais pas croire que ce monsieur qui me semblait si sympathique avait pu
faire cela ! … La confrontation à la maltraitance ou à l’abus
sexuel bouleverse énormément. Professionnellement la première fois où
j’ai été confronté à ce genre de situation, c’était une fratrie de
quatre enfants, tous tous placés en famille d’accueil. J’insistais auprès
du père pour qu’il prenne ses enfants. C’était au cours de ces visites
qu’il les agressait sexuellement l’un après l’autre. J’ai été très
très mal quand je l’ai appris. Aux vacances suivantes, sur la plage, je
voyais des pères avec leurs enfants en train de jouer, de les prendre dans
leurs bras, et tout de suite j’étais en train de me dire : et si c’était
un abuseur ?
J.T. :On
est dans une espèce de sursaturation, et on ne prend pas les moyens, c’était
aussi l’objectif de cette intervention, on ne prend pas les moyens de
prendre de la distance, de prendre du recul, d’essayer d’aborder le témoignage,
la parole de l’enfant en la respectant, non pas en lui plaquant un schéma
tout fait d’avance, mais en essayant d’imaginer des alternatives, des
possibilités multiples. C’est bien le fonctionnement du rationalisme à la
française. Nous aujourd’hui, car on est tous cartésiens, on est tous dans
une logique du « ou », et non pas du « et ». On est de
droite « ou » on est de gauche, on est pour « ou » on
est contre. Le discours que je tiens là, un certain nombre de collègues vont
s’en emparer en disant : tu fais le jeu des abuseurs sexuels. Je dis
« mais non ». Je prétends qu’il y a aujourd’hui une quantité
scandaleuse d’enfants qui sont abusés sexuellement, qui sont maltraités,
et malgré les campagnes cela ne baisse pas, « et » , « et »
je pense qu’il y a parfois des adultes qui sont accusés à tort. Mais ça
n’est pas soit l’un, soit l’autre. Moi
je ne suis ni dans le camp de ceux qui disent : « tous les
enfants disent la vérité », ni dans le camp de ceux qui disent :
« les enfants ils racontent des blagues ». La plupart des enfants
disent ce qu’ils ont vécu, et puis, dans certaines circonstances et dans
certaines conditions, l’enfant peut voir son discours déformé, stratifié
par plusieurs biais. Je suis dans l’un « et » dans l’autre. Je
n’ai pas à choisir mon camp.
Les cas de mensonges, c’est 1 à 3%. Mais, il y a
aussi des enfants qui voient leurs paroles mal interprétées. Leur parole est
prise en compte par les adultes d’une façon maladroite, très suggestive,
leur parole n’est pas respectée pour ce qu’elle est. Et on les engrange
dans une procédure judiciaire où ils vont se retrouver dans une position
d’accusateur, et où ils sont coincés par rapport à un adulte qui au départ
n’était pas forcément désigné. Il y a ça, et il y a aussi des
situations où il y a des adultes qui abusent. Ce que je dis là ne vient pas
invalider qu’en France il y a beaucoup d’enfants qui sont maltraités et
abusés. C’est l’un « et » l’autre. Je ne choisis pas de
camp.
De la salle:
Sur les critères qui sont donnés, une réflexion qu’on a dans JAMAC,
c’est qu’un enfant de 2 ans, ce n’est pas un adolescent de 14 ans, ce
n’est pas un enfant handicapé mental ou même un adulte handicapé. Les
critères qui sont donnés sont des critères qui ne correspondent pas pour
expertiser une parole d’adulte. Mais l’enfant étant par définition en
transition, en évolution, il ne devient pas adulte entre 18 ans moins un jour
et 18 ans plus 1 jour. Je ne sais pas comment est faite l’application de ces
critères, mais j’imagine qu’on ne tient pas compte seulement d’un critère,
mais à partir d’un faisceau, et que la maturité de l’enfant est prise en
compte. C’est un problème qui ne semble pas être traité par la justice ou
au moins par un certain nombre d’expertises rapides. C’est à dire que ce
n’est pas la parole « de » l’enfant, mais c’est la parole
« d’un » enfant, de cet enfant qui a 4 ans ou de cet adolescent
qui a 12 ans ou de cet adulte handicapé dont on estime l’âge mental à…
C’est compliqué. J’imagine qu’il y a des réflexions qui avancent là-dessus,
mais plutôt que parler de la parole « de l’enfant », il y a une
vraie évolution à faire sur la parole « d’un enfant ».
J.T. : Derrière
chaque enfant qui à un moment ou à un autre dépose sa plainte, sa
souffrance, il faut non pas aller chercher des critères généraux, mais
aller chercher son individualité, sa particularité. Derrière une victime,
il y a un être humain. C’est ça qui me crispe un petit peu dans la procédure
de la loi de 89. Nous, les professionnels qui avons la responsabilité
d’accueillir et d’accompagner des enfants en souffrance, d’essayer de
les percevoir dans leur globalité, d’essayer de piger les problématiques
familiales dans lesquelles ils sont, qui peuvent amener tel comportement ou
telle attitude, on fait appel à nous et on travaille très bien quand on a
affaire à des enfants délinquants, à des enfants qui sont en situation de
souffrance, de carence affective, mais dès lors qu’il y a un soupçon
d’abus sexuel, là on arrête tout. On va faire entendre un enfant par la
gendarmerie ou la police, qui va essayer d’établir une vérité judiciaire,
et une fois qu’elle a été établie, soit on classe sans suite, soit on
poursuit l’abuseur. A ce moment là, on nous redonne l’enfant. Mais il y a
une espèce de court-circuitage de ce travail qu’on on essaye de faire.
Actuellement il y a 26 enfants ou jeunes adultes que je suis, il y a 26 cas
complètement différents.
Je reprends l’exemple de ce qui se passe en
Belgique, où il y a une plus grande panoplie de réactions. Lorsqu’il y a
une situation de maltraitance ou d’abus sexuel, il y a une évaluation pour
laquelle sont sollicitées des associations comme « Parole d’enfant ».
Et ensuite il y a une panoplie de possibilités qui sont offertes, dont celle
de faire passer l’abuseur en justice parce que l’on estime que c’est nécessaire
pour permettre à l’enfant de se réparer. Mais il y a des enfants,
malheureusement victimes de quelqu’un qui est très proche, qui n’en ont
rien à faire que leur père ou leur grand-père aille en prison. Ils ont
envie que leur père, leur grand-père…le redevienne. Au moins, ouvrons le débat.
Dans une situation précise, il peut être important pour que l’enfant se
reconstruise que l’abuseur soit jugé. Dans d’autres situations, ce
n’est pas forcément indispensable ...
La loi de 89, c’est la prime au pervers. Celui qui
est capable d’imposer la terreur à son enfant, d’établir une situation véritablement
de secret, de tromper tout le monde, il va passer à travers les mailles du
filet.
Encore un exemple. J’ai eu à m’occuper d’une
famille où le père était le chef de clan, il avait fait un enfant à sa
fille. Pour cet enfant son grand-père est son père. Puis, il y a eu un autre
enfant qui est arrivé dont on peut imaginer que le grand père est aussi le père.
Il est tellement procédurier, il a fait tellement régner la terreur qu’il
y a 12 ans on a eu ordre de laisser tomber cette famille. Et bien on a retrouvé
la petite fille qui a 8 ans maintenant, abusée sexuellement, handicapée
mentale profonde.
Moi je suis partagé par le doute. Il n’est pas
question pour moi de dire qu’on a trouvé la grille d’interprétation qui
va nous servir pour établir la vérité. L’idée c’est de s’appuyer sur
des outils.
De la salle :
Il est impossible d’obtenir d’un juge d’instruction une enquête
sociale, de voisinage, alors qu’on pourrait avoir pleins d’éléments.
Question : Ne peut-on pas imaginer que la victime soit délirante elle-même ?
De façon soit volontaire, soit involontaire, due à une certaine influence ?
On ne tient aussi absolument pas compte de l’évolution générale des
enfants, de leur précocité. On ne s’étonne pas de voir des enfants qui
imitent des adultes en faisant les starlettes, un enfant d’aujourd’hui
n’est pas comme un enfant d’il y a 20 ans. Il peut calquer des images
qu’il reçoit des médias. J’ai des doutes sur ces 19 critères.
J.T. : D’accord sur les responsabilités que prend la société quand elle présente
la pédophilie comme la pire des horreurs qui ait pu jamais exister et qui
existera jamais (il y a 20 000 enfants qui meurent dans le monde chaque jour
de faim ou de maladie, mais ça ne gêne pas grand monde) et à côté de ça,
cette même société utilise le corps de l’enfant dans la publicité sur
les murs de nos villes, dans des revues qui ne sont pas forcément des revues
pornographiques. Il y a là une vraie contradiction.
Deuxième
chose, les critères que je vous ai présentés ne sont pas des critères
absolus. Aucun de ces critères ne peut en lui-même déterminer à coup sûr
si l’enfant dit la vérité ou pas. C’est une tentative pour y voir plus
clair, mais en aucun cas ce n’est un détecteur de mensonge. C’est plutôt :
qu’est ce que l’on peut déterminer dans le discours de l’enfant qui
nous donne l’impression que ce serait plutôt une affabulation, ou non.
L’idée c’est qu’un récit construit est différent d’un récit
spontané.
De la salle :
Je crains bien qu’il n’y ait pas de critères.
Les gendarmes qui se sont précipités sur mon affaire, à partir des témoignages
d’enfants, ont eu l’impression qu’enfin ils avaient quelque chose de
croustillant à se mettre sous la dent. J’ai travaillé 21 ans en IME, avec
des élèves difficiles qui m’ont raconté des bobards d’une crédibilité
parfaite et qui se sont avérés faux après.
J.T. Vous
évoquez la précocité des enfants, qui est un facteur permettant de
s‘interroger sur l’innocence de l’enfance qui aurait peut-être disparu.
Moi, j’évoquerais un autre facteur intervenant dans l’erreur des adultes :
la tétanisation. Tout se passe comme si les adultes, ayant été aveugles
pendant des dizaines d’années, voulaient se racheter et rattraper leur
aveuglement. D’où la transformation de l’agression de l’enfant en véritable
sacrilège et le renoncement à un minimum de prudence. C’est quelque chose
qui bouscule tout le monde, sa propre histoire, sa propre sexualité, et qui
ne rend pas forcément compétent pour faire face (moi y compris) à ce genre
de situation.
J.T. : C’est pour cela qu’il serait important d’entendre aussi
l’entourage, d’entendre la famille. C’est aussi le problème souvent
dans les situations de divorce, on le sait de plus en plus maintenant, avec
des scénarios qui commencent à être un peu mieux compris. Il arrive que
dans les situations de guerre dans un couple qui divorce, l’un des deux
parents essaye de se venger de l’autre en utilisant l’enfant, et puisse
monter une accusation. Il y a 3 ou 4 ans, une mère a été condamnée par un
tribunal pour dénonciation mensongère. Parfois le bâton est tordu dans
l’autre sens, et, parce qu’on est en situation de divorce, systématiquement
la justice ne veut pas entendre l’enfant. Les situations sont diverses. Là
comme pour toute autre situation, il faut avoir l’esprit ouvert sur différentes
hypothèses et sur différentes alternatives, ne pas imposer un schéma
explicatif automatique.
Concernant
les mineurs, les textes se sont succédés ces dernières années.
La loi du 10 juillet 1989 relative à la prévention
des mauvais traitements à l’égard des mineurs, la loi du 17 juin 1998
relative à la prévention et à la répression des infractions sexuelles
ainsi qu’à la protection des mineurs, la loi du 6 mars 2000, visant à
renforcer le rôle de l’école dans la prévention et la détection des
faits de mauvais traitements à des enfants. Les circulaires portent
instruction sur la manière dont il convient d’appliquer les textes de loi.
Récemment un texte du Code de Procédure Pénale porte sur les conditions de
l’audition de l’enfant.
Les
adultes pouvant influencer l’enfant, il fallait éviter la suspicion du
langage induit, et que suite au signalement auprès du procureur, soit délégué
sous la forme d’enquête préliminaire l’interrogatoire de la victime par
les services de gendarmerie ou de police spécialisés en procédant à une
audition filmée de l’enfant. Ce texte du Code de Procédure Pénale a été
écrit uniquement dans le sens du droit des victimes. C’est à dire que
l’enfant a le droit d’accepter ou de refuser d’être filmé. Alors quel
parti peut en tirer par exemple la personne mise en cause ? Si l’enfant
n’a pas été filmé, si la gendarmerie n’avait pas le matériel adéquat,
quelle est la sanction ? Peut-on évoquer une nullité ? Je l’ai
fait à Draguignan, il y a deux ans et demi, en disant que l’enfant - c’était
un enfant handicapé mental – n’avait pas été filmé, et le procureur
n’avait même pas été avisé (puisqu’il faut aviser le procureur de la
position de l’enfant par rapport à cet article du code). La chambre d’Aix
en Provence a répondu par écrit : « ce texte ne concerne que
le droit de la victime et ne peut pas profiter à la personne mise en examen ».
Malheureusement,
les textes législatifs votés au Parlement n’émanent pas forcément
d’une réflexion juridique approfondie.
Ce que je veux dire, c’est que nous sortons d’une
période transitoire où un certain nombre de gens ont pris conscience d’un
certain nombre de difficultés qui frappaient notre société. C’est aussi
une période transitoire pour JAMAC. L’utilité d’une telle association,
c’est de pouvoir confronter des expériences différentes, que ce soit par
des professionnels, que ce soit par des personnes touchées par les réalités
que nous avons évoquées.
De la salle : J’aurais
quelques remarques à faire sur la question des critères. Je ne partage pas
le point de vue exposé dans une question de dire : des critères il
n’y en a pas et tous les repères que l’on peut avoir sont remis en cause.
Ça me paraît défaitiste. Je ne vois pas comment on peut avancer sur ce
genre d’affaires si on ne travaille pas à partir d’un certain nombre de
choses. Je pense que ces critères ont un intérêt. Leur application
dogmatique est ultra dangereuse, mais leur examen critique a un intérêt
s’il se fait à partir de la pratique. C’est comme ça que l’on peut
avancer.
Pour moi, JAMAC essaye de dire : c’est par la
confrontation de différents point de vue, pas de façon dogmatique, pas de façon
idéologique, qu’on avancera. Il y a quelques années, on cherchait un
intervenant pour JAMAC , et on nous avait orientés vers une personne,
experte, que j’ai eue au téléphone. On a discuté, et pour elle, tout était
lu dans le sens de la perversion de l’accusé : il crie son innocence,
c’est qu’il est pervers, il a un comité de soutien, c’est qu’il
l’est encore plus. Là, il ne peut pas y avoir de débat possible.
En se référant à quelque chose, on a le danger de
s’y référer dogmatiquement. Je ne vois cependant pas comment on peut
avancer autrement. Je suis pour qu’il y ait confrontation des différentes
entrées. Autrement, on s’en remet au « bon sens ». À un moment
ou à un autre, le « bon sens » interviendra. Il me paraît préférable
qu’il intervienne à partir de bases élaborées, plutôt qu’il
n’intervienne qu’en tant que tel. L’exemple classique, il vaut mieux
partir pour une expédition polaire avec le matériel adéquat qu’avec des vêtements
d’été et des cartes des lacs italiens, même si dans les deux cas le bon
sens aura à intervenir.
Depuis
de début de JAMAC, on essaye de faire avancer l’idée d’une évaluation
interdisciplinaire avant d’enclencher l’engrenage judiciaire. L’évaluation
elle sera ce qu’elle sera, personne ne peut garantir que l’évaluation
permettra de tout élucider. Mais si elle existe, et si ce genre de chose se
donne les possibilités d’évoluer par des bilans de ces évaluations etc…,
de façon non dogmatique, je pense que ce sera un grand progrès. Par l’étude
critique de ce qui se fait, à partir du moment où l’étude critique est
acceptée et c’est là le problème qu’on rencontre, mais c’est à
partir de l’évaluation critique des procédures employées que l’on
pourra avancer. Un cadre évaluatif qui se donne les moyens d’évoluer à
partir de l’expérience qu’il peut avoir.
J.T. : Moi ce que je remets en cause, c’est la judiciarisation d’entrée.
Je ne suis pas sûr que ce soit pertinent pour l’enfant, encore moins pour
la personne que l’on va chercher à son boulot ou chez lui, menottes aux
poignets, et qu’après on ramène parce que l’enquête a abouti à un
classement sans suite.
Ce que j’ai voulu présenter, c’est l’existence
d’outils, et je ne suis pas persuadé que ces outils sont connus par le
public français. Ça existe ailleurs, et je propose de les faire connaître
pour dire qu’on peut sortir de la procédure actuelle, de la précipitation
qui ne sert ni l’enfant, ni l’adulte s’il s’avère innocent.
J.T. : Je crois assez peu qu’un
adulte, et a fortiori un enfant puisse tenir très longtemps même en
connaissant les critères. Chassez le naturel, il revient au galop.
L’abuseur manipulateur et pervers, lui ça peut lui servir, mais l’enfant,
ça me paraît plus difficile. Il y a quand même 19 critères. Mais c’est
un effet pervers possible que vous soulignez. Je vois cela du côté des
enfants qui ont été dans cette situation et je ne les imagine pas… Mais on
peut tomber sur des ados calculateurs, on peut l’imaginer.
On
se trouve aujourd’hui dans des une situation de restriction budgétaire,
donc on ne va pas dans le sens de donner les moyens au juge ou au procureur de
faire bien leur boulot, donner les moyens à des experts de pouvoir prendre
leur temps. Je le regrette, car je pense qu’il y a trop d’enjeux, trop de
souffrances humaines du côté des enfants comme du côté des adultes, et on
devrait la prendre plus sérieusement.
De la salle : J’avais une remarque à faire sur ce que disait Jacques Trémintin,
quand il disait qu’après tout le traitement judiciaire ou pénitentiaire
n’est pas forcément le mieux approprié pour l’enfant. C’est un point
qui va plus loin que le champ de réflexion de JAMAC. Nous on ne rentre pas en
tant qu’association sur ce point là, on en reste aux procédures autour de :
est ce que ces faits se sont passés ou pas, est ce que la justice, ou autres,
prend les moyens ou non d’accéder autant que faire se peut à ce qui
s’est passé. Après la façon de traiter la chose, c’est du ressort
d’un éventuel groupe de pilotage, prenant en compte les divers paramètres,
reconstruction de l’enfant, sanction etc…
De la salle : On est tous d’accord sur un point, c’est qu’avant d’engager des
procédures judiciaires, il faut employer d’autres démarches que celles
d’aujourd’hui.
De la salle : Mais il faut prendre des mesures de sauvegarde aussi.
J.T. : Là
aussi, il ne faut pas être dans le « ou », dans le « soit
on prend des mesures de précaution, soit on n’en prend pas ». Cette
cellule qui reçoit peut mettre en placement provisoire, mettre l’enfant en
protection. Ça n’exclut pas cela, mais ça donne des moyens de se tromper
le moins possible, sans être une garantie absolue.
|
Au terme de ce débat : L’intervention de Jacques Trémintin est une intervention de quelqu’un qui est dans une certaine position dans la façon dont arrive la parole de l’enfant, entrée qui est différente de la nôtre, puisque nous abordons la question à partir d’enseignants ou éducateurs accusés et qui se disent innocents. Quand on parle d’évolution des procédures administratives et judiciaires, il faut que l’on intègre que ces procédures évolueront en tenant compte du problème global, notamment de la façon dont les enfants se confient aux éducateurs. C’était intéressant que l’on ait cet éclairage, cet aspect de la chose, et on a pu se rendre compte que ce n’est en rien contradictoire avec ce que l’on peut avancer à JAMAC. |