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la dictature de l'émotion

LA PROTECTION DE L'ENFANT ET SES DERIVES

PAUL BENSUSSAN - FLORENCE RAULT

Belfond, 2002, (276 p. ; 18 €)

Un enseignant peut-il aujourd'hui consoler un enfant sans risquer une convocation à la brigade des mineurs ou une suspension par son académie? Un père divorcé peut-il encore manifester de la tendresse à son enfant sans se voir suspecté d'être un abuseur potentiel?

Tout indique que notre société, bouleversée par quelques affaires particulièrement atroces, est entrée dans l'ère du soupçon. En matière de protection de l'enfant, l'heure est à l'obsession de la maltraitance sexuelle et aux amalgames expéditifs. La réflexion a cédé le pas à l'émotion et aux fantasmes.

Loin de nier la réalité de la violence sexuelle sur mineurs et forts d'une longue expérience clinique et judiciaire, un expert psychiatre et une avocate dénoncent ici ces multiples dérives. Fondée sur l'analyse de cas réels, La Dictature de l'émotion est un précieux outil de réflexion qui affronte courageusement les idées reçues et propose une vision nouvelle et percutante d'un sujet d'une brûlante actualité.

A TRAVERS LA PRESSE

Article de Jacques Trémintin paru dans « le Lien Social » Numéro 628, 4 juillet 2002  pour présenter le livre de Florence Rault et Paul Bensussan, La dictature de l’émotion, la protection de l’enfant et ses dérives (Paris, Belfond 2002)

La répression des abus sexuels exige un haut niveau de vigilance. On ne peut traiter avec négligence les situations dont sont victimes encore trop d'enfants. Mais un processus judiciaire enclenché sans discernement ni circonspection peut tout autant laisser des cicatrices psychologiques indélébiles qui n'épargnent personne, quand des adultes sont accusés à tort et sont broyés par la vindicte haineuse ou la suspicion hallucinée. Qu'un instituteur soit accusé d'une façon totalement injustifiée, qu'une mère de
famille monte littéralement une cabale contre son ex-mari pour se venger de leur séparation, qu'une équipe de télévision présente une émission complètement délirante prétendant à l'existence de meurtres rituels d'
enfants (qui lui vaudra d'ailleurs une condamnation en justice), que des intervenants de bonne foi soient pris en otage, cela existe et ne peut être passé par pertes et profits, au nom du principe de précaution. Les
défenseurs de l'enfance maltraitée ne peuvent que perdre leur crédibilité à nier ou négliger cette réalité-là, aussi.
C'est ce que cherchent à nous démontrer les auteurs de cet ouvrage : un expert psychiatre et une avocate, confrontés à un certain nombre d'affaires dans lesquelles des victimes innocentes demeureront à jamais marquées par la calomnie. Au nom du respect dû à l'enfant, on propose d'interpréter son discours de façon littérale. en se dispensant de l'interpréter. Si les intégristes de la parole de l'enfant revendiquent qu'on la prenne au pied de la lettre, ils sont unanimes à l'interpréter quand celui-ci se rétracte, preuve qu'il faut parfois donner du sens à ce qui est dit. Il est, en effet, essentiel de replacer les révélations dans le contexte psychofamilial et dans les conditions de leur recueil. Les magistrats civilistes l'ont bien compris qui, par exemple, dans les affaires de divorce, demandent un bilan familial. Les magistrats pénalistes limitent quant à eux les expertises à la victime et à l'auteur. Il faut, tout autant, manipuler avec prudence certains outils. C'est le cas des poupées sexuées : des études ont montré que les enfants incestés pouvaient se montrer plus inhibés et moins imaginatifs que d'autres n'ayant pas subi d'agression. Idem pour le dessin qui se voit doté d'attributs sexuels dans les mêmes proportions (10 %) que l'enfant ait été abusé ou non. Quant à la sexualité compulsive, impulsive ou ostentatoire, elle peut signifier un abus ou une tout autre souffrance
psychique. « Affirmer l'existence d'un abus sexuel sur n'importe lequel de ces signes nous semble donc scientifiquement inacceptable [.] l'absence de signe pathologique (autrement dit la normalité apparente) est également compatible avec l'existence d'un abus sexuel » (p. 249). Plus que jamais, on ne peut laisser l'émotion et les bons sentiments régler ces affaires.

 

 

Article de Françoise Petitot paru dans « la lettre du GRAPE » n°48 de Juin 2002 (8,rue Mayran 75009 Paris) pour présenter le livre de Florence Rault et Paul Bensussan, La dictature de l’émotion, la protection de l’enfant et ses dérives (Paris, Belfond 2002)

 Tous les professionnels qui travaillent avec les enfants savent à quel point ils vivent depuis maintenant quelques années dans ce que nous avons appelé, lors d’un de nos récents colloques, L’ère du soupçon(1). Paul Bensussan, psychiatre, expert auprès de la cour d’appel de Versailles, et Florence Rault, avocate auprès du barreau de Paris et collaboratrice du collectif JAMAC, nous démontrent à travers de nombreuses situations comment l’émotion soulevée par les affaires de pédophilie et d’inceste a suspendu la capacité de réflexion et d’analyse en matière de suspicion d’abus sexuels. Il n’est évidemment pas question de nier que de telles affaires existent et ne peuvent être passées sous silence. Mais à côté des « affaires » réelles existent de nombreuses « histoires » nées dans le malentendu, la méconnaissance de la sexualité infantile et la rumeur.

 Certes, en matière d’abus sexuels, la preuve n’est pas toujours facile à faire et l’on peut s’indigner de décisions de non-lieu faute de preuves. Mais cette nécessité de la preuve tend à disparaître devant l’indignation qu’un tel acte puisse échapper au châtiment, quitte à punir un innocent. L’incertitude du doute ne profite pas aux accusés mais à ceux qui se disent victimes. Cela n’est évidemment pas sans conséquences sur les mis en cause dont la vie peut être ravagée, voire anéantie, par les effets de soupçons infondés. Mais elle a aussi des conséquences inquiétantes sur la vie des enfants souvent pris au piège de ce qu’ils ont « dénoncé » souvent dans la bonne foi de leurs représentations infantiles, souvent dans l’aliénation au discours d’un adulte (en particulier dans les situations de divorce conflictuel).

Au-delà, cette suspicion généralisée a des conséquences qui pourraient s’avérer fort graves dans l’avenir sur l’éducation des enfants. En effet, cette éducation des enfants est aussi faite de corps à corps, de caresses, de touchers contenants ou apaisants. Que deviendrait un enfant que l’on ne pourrait plus toucher ? En ces temps où s’organise la garde alternée des enfants, comment assumer la fonction « maternante » que les pères ont à prendre en charge si chacun de leurs actes corporels peut être suspecté d’ambiguïté ? Comment ne pas tomber dans l’amalgame entre des actes parentaux ou éducatifs de « soin » de l’enfant et les touchers qualifiés de sexuels ? La différence est souvent ténue et tient bien souvent à l’appréciation de celui ou celle qui s’instaure comme « victime », quand ce n’est pas à l’interprétation souvent imprudente, voire malveillante, d’un adulte.

Ces récits de situation auxquels font suite les réflexions du psychiatre et de l’avocate donnent nombre de repères pour évaluer plus sereinement les discours des enfants et des adultes en se distanciant de l’émotion que la plupart du temps ces récits suscitent.

                                                                                                     Françoise Petitot 

Sous la direction de Françoise Petitot, L’enfant, l’adulte, la loi : l’ère du soupçon ?, Toulouse, Érès, coll.  « Les recherches du GRAPE », 2001